






Combien de saisons dure chaque victoire ?
Desservie par la station de métro « Palais de Justice - Gisèle Halimi », la Place Foch a été repavée d’un dallage de pierres claires, gravées chacune d’un prénom. Au centre apparaît Gisèle Halimi, pivot autour duquel gravitent Djamila, Marie-Claire, Anne et Araceli. Puis Bachir, Elsie, Fadila, Hamidou,
Ladislas, Madeleine… : quelques 564 prénoms de personnes défendues par Gisèle Halimi, collectés par l’artiste dans ses papiers d’avocate conservés aux Archives Nationales. Très minoritaires dans l’espace public français, ces prénoms sont majoritairement ceux de femmes et d’algérien·nes soutenu·es par Gisèle Halimi dans leur lutte pour l’indépendance et l’émancipation.
Par le biais de ces prénoms délestés de leurs noms de famille, Marianne Mispelaëre réincarne, sur le mode de la proximité, les combats de Gisèle Halimi : sans patronyme, ils appellent les prénoms de tout un chacun. Conçu comme un monument horizontal et sans hiérarchie, ce pavement comporte également des dalles laissées vierges, suggérant la tâche infinie des luttes à mener.
Texte de Hélène Meisel, commissaire d’exposition et historienne de l’art
Contexte et genèse du projet
À l’heure où de nombreux États attaquent ou remettent en question les droits des femmes, la Ville de Rouen clame haut et fort son caractère de « Ville féministe ». Mobilisée autour des questions de visibilité des femmes, des inégalités ou encore des violences sexuelles et sexistes, elle a réagi vivement par la voix de son Maire à l’annonce du jugement rendu par la Cour Suprême américaine mettant à mal l’arrêt Roe vs Wade sur le droit à l’avortement aux États-Unis en juin 2022. Il est ainsi annoncé dans la foulée la volonté de rebaptiser la station de métro desservant le Palais de Justice « Palais de Justice – Gisèle Halimi » en hommage à cette militante féministe disparue 2 ans plus tôt. Cela s’inscrit dans une politique volontariste visant à réaffirmer la présence des grandes figures historiques féminines dans l’espace public (7,4 % seulement des rues de Rouen portant des noms de femmes).
En parallèle de cette renomination, il est décidé de lancer la création d’une œuvre d’art pérenne évoquant Gisèle Halimi sur la place du Maréchal Foch qui jouxte le Palais de Justice et la rue Jeanne d’Arc. En juillet 2023, la Ville de Rouen lance une commande publique artistique, avec le soutien du Ministère de la Culture.
Étapes clés de la commande artistique : de la présélection à la réalisation
La commande publique artistique permet à une collectivité, avec l’accompagnement de l’État et de ses services, de susciter la création d’une œuvre conçue pour un lieu précis et pour les publics qui le fréquentent. En faisant entrer l’art dans les espaces de vie — places, rues, jardins, bâtiments publics ou sites patrimoniaux — elle contribue à rendre la création accessible au plus grand nombre et à enrichir le patrimoine commun.
Suite à la publication d’un appel à projets et un long processus de sélection en plusieurs phases, la proposition de l’artiste Marianne Mispelaere est choisie par le jury en mai 2024.
La commission de sélection, composée de 24 membres, réunissait des élus de la Ville de Rouen, des représentants du secteur des arts visuels et du Palais de Justice. Fait notable pour ce type de commande, la Ville a souhaité associer à parité au vote des habitantes et habitants membres de l’Assemblée citoyenne, affirmant ainsi son engagement en faveur de la démocratie participative.
Après un chantier de 6 semaines pendant l’été 2026, l’œuvre a été inaugurée vendredi 18 septembre à l’occasion des Journées Européennes du Matrimoine et du Patrimoine.
La phase d’études a été financée par le Ministère de la Culture, tandis que la réalisation de l’œuvre a bénéficié d’un cofinancement de la Ville de Rouen et de l’État, par l’intermédiaire de la DRAC Normandie. Le budget global de l’œuvre s’élève à 144 000 € TTC. Cette somme couvre plusieurs mois de recherche dans les archives et de conception menés par l’artiste entre 2024 et 2026, l’achat des pierres de Comblanchien (Côte d’Or), leur taille et leur gravure par la société Métalobil, ainsi que le chantier d’installation de l’œuvre, piloté par l’entreprise de travaux publics ViaFrance.
Biographie de l’artiste
Marianne Mispelaëre (1988, France) vit et travaille à Aubervilliers. Diplômée de l’ESAL d’Épinal en 2009 et de la Haute École des arts du Rhin (HEAR) en 2012, elle est lauréate du Grand Prix du Salon de Montrouge en 2017. Répondant souvent à des protocoles par des gestes simples et précis, inspirés de phénomènes actuels et sociétaux, son travail artistique prend la forme de médiums variés : dessin mural, action performative, image photographique, vidéo, film, typographie, texte, édition, installation. Privilégiant l’in situ et l’éphémère, certaines œuvres sont réactivables, interprétées par l’artiste ou déléguées à d’autres. À travers des interventions souvent minimales, son approche de l’art en fait un espace de réflexion critique et d’expériences partagées, un outil pour lire la société.
Marianne Mispelaëre écoute et observe les relations sociales, le langage (langues, gestes, silences) — ce qu’il fait à ses usagers et usagères, ce que celleux-ci lui font. Elle étudie ses transformations et sa structure pour repenser ses formes conventionnelles. Sa matière première relève de zones de contact : rencontres, échanges, transmissions, collaborations, emprunts, négociations, affrontements. Les modes de communication alternatifs y sont centraux : là où le récit existe alors que les mots
semblent inadaptés ou inaudibles. L’invisible, le silence, le vide, le moindre geste y proposent d’autres lectures de nos sociétés contemporaines et de l’Histoire.
Site de l’artiste : www.mariannemispelaere.com
Crédits : Marianne Mispelaëre, ADAGP, Paris, 2026
